Lucien Genin (1894-1953)
Lucien Genin est un peintre français qui fut actif trente-trois ans, de 1920 à 1953. Né à Rouen en 1894, l’année où Claude Monet terminait sa célèbre série des Cathédrales, il a habité et travaillé à Paris. Il eut un atelier à Montmartre de 1920 à 1936 et une chambre dans le quartier de Saint-Germain-des-Prés le reste de sa vie. Il a obtenu en 1932 le prix Franck G. Logan du Chicago Art Institut pour un tableau intitulé « La place du Tertre ».
Ce tableau montrait-il des danseurs, des dîneurs, des musiciens, des chanteurs, ou même des haltérophiles, comme avait coutume de le faire l’artiste ? On ne le sait pas… Cette œuvre n’est pas reproduite au catalogue du Chicago Art Institut, et pas davantage celles des vingt-sept artistes qui exposaient avec lui, seulement nommés : Béatrice Appia, Eugène Boudin, Pierre Brissaud, Pierre-Olivier Dubaut, Charles Dufresne, Raoul Dufy, Etienne Ret, Jean-Louis Forain, Pierre Gatier, Emmanuel Gondouin, Marcel Gromaire, Jean Hugo, Gaston Lachaise, Marie Laurencin, André Lhote, Jean Lurçat, Aristide Maillol, Louis Marcoussis, Jacques Mony, Marcel Mouillot, Jane Poupelet, Georges Rouault, André Dunoyer de Segonzac, Kees Van Dongen, Henri Vergé-Sarrat, Maurice de Vlaminck, Henri de Waroquier.
Contrairement à une idée répandue, que pourrait conforter ce tableau primé de la place du Tertre, Lucien Genin n’est pas attaché à Montmartre. Certes, il a peint Montmartre animé mais tout autant les voitures place de l’Opéra, les guinguettes des bords de Marne, les plages en Normandie, les ports bretons ou les bords de la méditerranée… Maurice Rheims disait que Montmartre était « sa cité natale ». Si le peintre Lucien Genin est bien né à Montmartre, sa peinture, elle, n’a rien de montmartrois. C’est cette idée qui unit les ami.es de Lucien Genin.
Lucien Genin datait peu ses tableaux. Toutefois, un travail de recherche et de comparaisons permet d’établir une chronologie approchée et de proposer un découpage de son œuvre en trois périodes.
De 1920 à 1926, des tableaux franchement naïfs, formats habituels : 10 et 15 figure. Ainsi Oscar Ghez classe Genin au côté de Bombois, Desnos, Lagru, Luka, Trotin… Et plus récemment une maison de vente a présenté des tableaux de Lucien Genin dans la spécialité Art et utopie aux côtés des mêmes Desnos, Bauchant, Blondel…
De 1926 à 1936, sa manière a évolué, il peint de plus en plus au couteau, d’une pâte solide et colorée des compositions serrées et vigoureuses, dans des formats entre 20 et 40 figure. L’artiste est classifié expressionniste par certains ou expressionniste-naïf par d’autres, Genin comme Gen Paul avait le goût d’une peinture impétueuse… En 1936, ils exposent tous les deux à Montparnasse, rue de la grande Chaumière, on lit dans la presse que ce fut un succès pour les deux amis, malgré les difficultés de l’heure. De cette époque, reste un portrait de Genin par Gen Paul, dédicacé « à mon vray pote ».
De 1936 à 1953, Genin peint des œuvres d’un format plus modeste allant jusqu’au 3 figure, le plus souvent des gouaches qui reprennent les thèmes peints durant sa vie itinérante, et desquelles émane un charme tout particulier. Malgré un état de santé de plus en plus précaire, alcool et névrite optique, Lucien Genin continuera jusqu’à la fin de sa vie, à peindre ses petites gouaches ou ses huiles si émouvantes, des visions de rêves… souvenirs hiéroglyphes.
Tous les étés de 1925 à 1947, avec une interruption entre 1940 et 1946, Lucien Genin a peint sur le motif, en dehors de Paris. Le tableau ci-dessus (cliché du Centre Pompidou), huile sur carton 60 x 73 cm, circa 1925, intitulé « Le Port de Villefranche » appartient au musée d’Art Moderne, Centre Pompidou, donation de M. Charles Wakefield-Mori, 1939. Une belle collection qui comprenait des tableaux de Charles Réal, Charles Rocher de Gérigné, 2 Suzanne Valadon, 2 Marcel Leprin, Charles Piquart le Doux, Emile Othon Friesz, Pierre Dumont, Jean Dufy, Ismaël de la Serna, Tobeen, 2 Gen Paul, Emilie Charmy, Hélène Perdriat, Elisée Maclet, Yves Alix, Pierre Hodé, René Durey, André Favory, Démétrios Galanis, Georges Aubry, Celso Lagar, Francisco Iturrino, Henry de Waroquier, André Utter, Moïse Kisling, Edouard Febvre.
Une biographie à la va-vite
Chez les Genin, on est dans le bâtiment de père en fils… Quand Lucien pousse ses premiers cris dans la nuit du 9 novembre 1894, rue des Capucins, son destin semble tout tracé… L’année suivante, à la naissance de son frère André, la famille quitte le quartier populaire et animé de la Croix de Pierre pour la rue Percée où vit la grand-mère maternelle, Victorine. Elle accompagnera l’enfance des deux garçons. Berthe la mère est couturière. Le père, figure dominante de la famille, est un grand travailleur, strict et autoritaire. Jeune plâtrier à ses débuts, il deviendra chef de chantier chez Marion, une entreprise générale de travaux publique rouennaise, car, comme nous le savons, c’est à Rouen que Lucien Genin a vu le jour. On ne sait rien de sa petite enfance, de sa scolarité, de ses rêves, de ses premiers emplois…
En 1914, Lucien Genin a vingt ans. Il est réformé pour raison de santé, et passe les années de guerre à l’école des Beaux-Arts de Rouen, son père tenait à faire de lui un bon artisan staffeur. Située entre la cathédrale Notre-Dame et la Seine, sur la place de la haute vieille tour, l’école occupe le bâtiment de la Halle aux Draps. C’est là que Lucien Genin recevra une formation artistique, sous l’autorité du patriarche de l’école : Alphonse Guilloux (1852-1939) grande médaille d’or à l’exposition universelle de 1889.
Élève doué, Lucien obtient en 1917 un deuxième prix en Art décoratif, un premier prix de sculpture et deux mentions en modèle vivant : en 1918, un premier prix en art décoratif, une mention en sculpture et en dessin et en octobre 1919, à la fin de ses études, il obtient le premier prix de sculpture pour une Tête antique. Les meilleurs élèves poursuivent leurs études à Paris, c’est ce que fera Lucien Genin.
Aux Beaux-Arts, il a connu Alfred Dunet et Michel Fréchon, les deux futurs talents de la nouvelle école de Rouen et leurs camarades, artistes en herbe : Jean Thieulin, Pierre le Trividic, Léonard Bordes… quant aux aînés, Pierre Hodé et Pierre Dumont, ils sont déjà parisiens.
Lucien Genin arrive à Paris à vingt-cinq ans, c’est un jeune homme fluet et souriant, sans doute un peu timide, de taille moyenne, les cheveux châtain clair et les yeux bleus. Il rejoint les Arts décoratifs à la rentrée d’octobre 1919. Cette ancienne école royale de dessin est située rue de l’École-de-Médecine. L’endroit est prestigieux, un porche sculpté, une petite cour pavée qui donne accès à un magnifique amphithéâtre. C’est l’école des garçons, les filles sont rue de Seine ; elles écrivent au directeur pour obtenir la suppression de ce petit caleçon ridicule que portent les modèles hommes alors qu’aux Beaux-Arts ils posent nus depuis 1901, tandis que de leur côté, les garçons revendiquent l’autorisation de fumer en atelier et la possibilité de s’absenter sans avoir à produire un mot d’excuse. La discipline est stricte, les retards et absences sont sanctionnés.
Le directeur de l’école Eugène Morand (1854-1930) est un homme de caractère. Son port de tête altier et sa barbichette taillée en fine pointe sont restés dans les mémoires de tous ceux qui l’ont connu. Il est peintre et auteur dramatique, ancien élève de Jean-Léon Gérôme, et enseigne aux jeunes pousses de la Réalité poétique et, maître cultivé et bon, conseille et guide chacun sur le plan artistique et moral, comme un père le ferait avec ses enfants. Ses élèves sont Brianchon, Legueult, Inguimberty, Desnoyer, Oudot… tous ces jeunes gens rêvent de dessin depuis l’enfance… l’un visitait le Louvre à six ans, un autre avait un cousin professeur à l’école, ou une mère cultivée adorant la lecture, ou un père aquarelliste, ou une grand-mère peintre…
Lucien Genin est trop éloigné de ces affinités électives pour se couler dans le jeu. A
peine arrivé, il comprend que tout cela n’est pas pour lui, ignorant que Jean-Jacques Bachelier (1724-1806) avait justement fondé l’école avec l’idée de l’ouvrir largement aux ouvriers et aux artisans. L’élève des Beaux-Arts de Rouen oublie vite les Arts Déco. Il ne s’enfermera pas dans une école, ne sera pas peintre de la Réalité poétique. Il se replie à Montmartre où est sa chambre, hôtel du Poirier, place Emile-Goudeau. Cette charmante placette domine Paris et épouse la courbe de la rue Ravignan : quelques arbres, quatre réverbères, quatre bancs sur lesquels les artistes tiennent salon ou s’endorment la nuit venue. Au numéro 13, le Bateau-Lavoir où Picasso a peint treize ans plus tôt ses demoiselles d’Avignon et où Pierre Hodé a maintenant son atelier. Dumont, l’autre rouennais, est tout à côté, l’un et l’autre sont arrivés avant la guerre. Lucien Genin aura très bientôt, lui aussi, son atelier au Bateau-Lavoir.
La compagnie des deux rouennais, un premier temps recherchée, s’avère moins joyeuse et moins fructueuse que celle d’un peintre picard et gaillard rencontré à l’hôtel du Poirier, Elisée Maclet. Ce naïf passionné de Van Gogh est arrivé de son Santerre natal sans un sou sept ans plus tôt. Max Jacob l’a hébergé un temps et maintenant, à la quarantaine fringante, il est devenu un des paysagistes reconnus de Montmartre, ses tableaux se vendent bien. L’amitié qui va naître entre eux ne se démentira plus. Maclet confirmera avoir joué le rôle du grand frère, et évoquera une brouille entre Genin et Dumont.
Au printemps 1920, quelque mois après l’arrivée de Lucien Genin place Emile Goudeau, un événement important bouscule Montmartre et va changer sa vie : La Commune libre est proclamée. L’esprit anticonformiste du maire et de ses amis électrise une troupe de dessinateurs satiriques, de peintres, de poètes, de chansonniers, de libertaires, de danseurs, de comédiens, le village s’enflamme. Maintenant que la paix est de retour, l’espoir d’une vie nouvelle et joyeuse habite les habitants de la Commune libre et tous ceux qui s’y pressent. Les artistes sont traités comme des rois ; en 1921, une première foire aux croûtes permet à tous les artistes d’exposer dans la rue et de vendre directement aux amateurs. Le jeune Jean Hélion, dix-sept ans, tente de vendre sa maison de Mimi Pinson peinte avec le pouce et se souvient de tous ces tableaux biens vilains rassemblés sur les trottoirs, aux pieds des arbres.
La presse relève un engouement populaire pour toutes les fêtes de la Commune libre : « De tous côtés un étrange public afflue : bourgeois cossus, gens du monde, personnalités du Tout-Paris, Anglais et Américains de passage, bientôt c’est une cohue… » Et dans ce vent nouveau le jeune Normand oublie sa vie d’avant : son Rouen de la guerre, sa Croix-de-Pierre, le caractère de son père, le formalisme des professeurs… Il part à la conquête de cette nouvelle vie qui s’offre à lui : PEINDRE.
Ce n’est pas le pittoresque du paysage qui intéresse Genin mais les gens heureux qui l’envahissent. Ces femmes, ces hommes, ces enfants des années folles dont l’œil de Lucien Genin s’éprend resteront pour toujours l’unique sujet de sa peinture, une peinture directe et sincère, un art empreint de naïveté, quelque chose d’un peu enfantin, des perspectives tout à la fois frontales, fuyantes et cavalières, une peinture du cœur qui se moquent gentiment de la belle peinture. Surtout une peinture très personnelle, loin de toute imitation, d’une belle originalité, d’une capricieuse fantaisie ; avec malice, son œil cherche dans la foule une attitude, une contorsion, un accessoire. Du pinceau, il attrape un détail vestimentaire, fixe une attitude cocasse, fait vibrer sa foule sentimentale, croquiste en couleurs, disait l’ami Heuzé… Un journaliste écrira « Lucien Genin fixe le flux et reflux incessant d’une humanité qui a perdu le goût de la quiétude ». Sa peinture vive et directe ignore l’amertume.
Lucien Genin sur le motif est à l’égal des haltérophiles, des équilibristes, des jazz-bands, des dineurs en terrasses, des badauds en groupe, des danseurs sur le Tertre, des promeneurs du dimanche, des chanteuses de rues qu’il peint… Et quant aux beaux jours, les Parisiens gagnent les bords de Marne, il les accompagne chez Convert ou à l’île d’amour. Il les suivra jusqu’en Normandie, en Bretagne et dans le Midi… Il peint les baigneurs à Sainte-Adresse, les fêtes à Douarnenez, les vacanciers à Cassis, les Américains à Villefranche-sur-Mer, les marins à Toulon, les baigneurs à Juan-les-Pins, et fait le portrait de sa compagne à Ascain…
Tréboul, plage des Sables-Blancs, 1929. Lucien Genin en tenue de bain, béret sur le côté, est debout et souriant. Il a 35 ans et adore se baigner. On reconnaît Max Jacob et derrière lui, se cachant le visage de la main, c’est le marchand Pierre Colle. La jeune femme assise au centre se nomme Henriette Pierre (dite Ginette), c’est la compagne de Lucien Genin. Debout à droite, l’homme en cravate, c’est Giovanni Léonardi, un habitué de Montmartre et de Quimper, un ami de Picasso et de Max. La femme Allongée au premier plan se prénomme Maria, elle est la mère de Pierre Colle et habitait Paris rue Jacques Callot, dans l’immeuble où habitera bientôt Genin.
En 1930 Lucien Genin expose au Salon d’Automne un grand et beau tableau de la fête du 15 août dans le port du Rosmeur ; en 1932, après douze ans de bohème fructueuse et d’itinérance heureuse, il obtient, on le sait, une récompense méritée venue des Etats-Unis, le prix de l’Institut d’art de Chicago (cent-cinquante dollars). À Montmartre, ses marchands sont Henri Bureau chez qui il se lie avec Leprin et Frank Will, puis Léon Mathot, également marchand de Boyer, Maclet, Bombois.
Lucien Genin restera seize ans au Bateau-Lavoir, de 1920 à 1936. Ses amis peintres, à l’exception d’Émile Boyer et d’Elisée Maclet, sont des garçons de sa génération qui vivent à quelques rues de la place du Tertre. Retenons les plus proches : Marcel Leprin, Frank Will, Gen Paul… En 1920, à quatre, ils ont vingt ans de moyenne d’âge. Ils croient dur comme fer en l’art, se tuent à la tâche, chacun mène son existence, et lorsqu’ils se retrouvent en frères, ils surjouent cette fraternité pour enjoliver la fête, peignent des toiles à deux pour se moquer, nous sommes les aristocrates de la rue, affirme Gen Paul : par bravade, ils méprisent l’argent, se plaisent dans la démesure, chacun le fait avec son tempérament, Frank Will gaspille follement son bel héritage en deux semaines.
En ce temps et pour eux, le vin est une boisson sacrée ; à l’égal du pain, il met en condition, inspire ou apaise, réconforte aussi. C’est une bonne alcoolisation dit-on, celle qui stimule, et vin n’est pas alcool. Le docteur Briand parle à l’époque de « vinisme » parce que bien des buveurs de vin se défendent d’être alcooliques. On a dit que le pic de la consommation de vin par habitant fut atteint en France dans les années trente. En 1930 justement, Gen Paul est hospitalisé ; en 1931, le marasme économique touche la France ; en 1933, Leprin décède ; en 1934, Frank Will est réformé pour obésité ; en 1936, Lucien Genin, exsangue, quitte le Bateau-Lavoir pour le quartier de Saint-Germain-des-Prés. Fernand Léger dira de l’année 36 « c’était comme la guerre, aussi difficile, aussi risqué ».
Quand il s’installe à Saint-Germain-des-Prés, Ginette ne le suit pas, Lucien entame la deuxième moitié de sa vie d’artiste. Sa chambre est rue Jacques Callot, voisine de la galerie Bernard, crée en 1935. Madame Jeanne Bernard accueille Lucien Genin qu’elle estime beaucoup et qu’elle protège un peu plus que les autres artistes qu’elle défend : Foujita, Derain, Forain, Vlaminck, Dufy, Oudot, Heuzé, Dignimont, Luka, Céria, Lenoir, Maclet, Bando…
En 1938 Lucien Genin porte plainte pour contrefaçon. De fausses gouaches exposées dans une galerie rue Norvins sont mises sous scellés. Leur nombre (sept) laisse penser que les faussaires étaient déjà très actifs avant la guerre. Son œuvre est aujourd’hui dévalorisée par de très nombreuses contrefaçons qui ont été réalisées durant près de quatre-vingts ans. Dans les années 90, les faux tableaux sont si nombreux que « l’Argus de la peinture » met en garde les amateurs. Aujourd’hui, cette mise en garde doit être impérativement renouvelée, et c’est une des raisons qui a motivée la création de l’association des ami.es de Lucien Genin. Mettre en garde les amateurs, certes, mais surtout les inciter à découvrir l’œuvre véritable de Lucien Genin en faisant mieux connaître ses tableaux authentiques, en les cataloguant. Aidés d’une documentation rassemblée depuis plusieurs dizaines d’années, Les ami.es de Lucien Genin répondront, dans la mesure du possible, aux questions de ceux qui achètent, vendent ou possèdent des tableaux de l’artiste, et seront heureux d’obtenir des renseignements des admirateurs de Lucien Genin possédant certaines de ses œuvres.
Revenons rue Jacques Callot en 1938. C’est l’année de la parution du livre de Léo Larguier : « Saint-Germain des Prés mon village ». L’écrivain dédicace un exemplaire à son ami Genin qui le remercie d’une gouache. La gouache de Genin est connue, mais
le livre est perdu… On ne connaitra jamais l’envoi du poète. En 1940, comme tant d’autres, Lucien Genin quitte précipitamment Paris. Il envoie un mot à son père, il part à Marseille, il lui donnera son adresse une fois installé. Sa carte postale n’est pas datée et le mot que reçoit Jeanne Bernard à son retour ne l’est pas non plus. Il lui écrit que la vie reprend au quartier, tout au moins dans la journée, que la rue Callot est bien calme, que le marchand de couleurs est ouvert et également, rue de Seine, Barreiro, Carmine et Bénézit. Il termine en disant qu’il a eu de la veine, il a fait quelques affaires avec des amis des Molyneux.
Lucien Genin passe les années de guerre rue Jacques Callot, difficilement… En pleine occupation, en février 1944, il présente une trentaine de gouaches à la galerie Bernard. Il a peint les quais et les ponts de Paris. Dans sa présentation René Fauchois évoque la Seine, Paris et Rouen leur ville natale commune. En juillet 1947, Lucien Genin part une dernière fois à Villefranche-sur-Mer, à Cassis, à Menton. Il travaille trois mois sur le motif et expose en novembre une belle série de gouaches à la galerie Bernard. Ce sera sa dernière exposition.
« Gouaches prestement enlevées, véristes en diable avec ce je ne sais quoi de léger, d’improvisé qui fuse », Le journal des Arts.
À partir de 1948, Genin, si fragile, installe son chevalet dans sa chambre, près de la fenêtre. Il peint les sujets qui lui viennent à l’esprit ou ceux qu’on lui demande sur des petits Canson punaisés à sa planche de dessin comme le montre les photos de Robert Doisneau. De mémoire, il revisite son œuvre, ses personnages sont toujours là, ils brillent de l’éclat du passé, se font spectraux.
Le peintre meurt le 26 août 1953, à l’hôpital Cochin où il était entré la veille. Amputé d’une jambe gangrenée, affaibli, il ne survécut pas à l’opération. Sur l’acte de décès figure la mention : « Artiste peintre, fils de… et de… (sans renseignements) ». Personne ne s’enquit de sa famille dont il s’était éloigné depuis la mort de son frère en 1931, de sa mère et celle de son père en 1944. Le patron de La palette donnera une chemise pour la toilette du mort, et grâce à Henriette Pierre (Ginette), Lucien Genin eut sa sépulture au cimetière de Thiais.
Lucien Genin ne fut jamais oublié. La petite bande de peintres qui occupait Montmartre pendant l’entre-deux guerres, celle que Genin formait avec Gen Paul, Maclet, Boyer, Leprin, Frank Will et quelques autres n’avait rien d’un mouvement, ni d’une école. Chacun menait sa vie librement, très attaché à sa liberté, à son indépendance, leur art était très différent et pourtant ils se ressemblaient.
Tous étaient d’origine sociale modeste, sauf Frank Will qui a dilapidé son héritage avec ses amis chez Manière. Ils méprisaient l’argent, se plaisaient à dire il n’est rien, la peinture est tout. En ces années folles, en ce lieu de vie enchanté, l’art, l’amour et l’amitié occupaient entièrement leur esprit. Ils formaient un groupe de peintres populaires, comme avait émergé dans ces mêmes années l’idée nouvelle qu’il existait des écrivains populaires.
Avec Lucien, Ginette a tout partagé, sa jeunesse à Montmartre, les soirées du Lapin Agile, l’inconfort du Bateau-Lavoir, et les plaisirs des bords de mer, Cassis était sa ville préférée. Elle avait eu la chance de rencontrer poètes, peintres, comédiens… Lucien avait embelli sa vie, disait-elle à ses proches. Elle l’aimait, sa voix s’est éteinte en 1998.